Italie : le Mouvement 5 Etoiles au bord de l’implosion ?

Un bras de fer oppose Beppe Grillo, fondateur du Mouvement 5 Etoiles, à Giuseppe Conte qui souhaitait refonder le parti. Une querelle qui s’est envenimée au point que le mouvement créé en 2009 risque d’éclater si Giuseppe Conte venait à le quitter.

Le Mouvement 5 Etoiles semble au bord de la rupture. Alors que le «non-parti» italien, qui se voulait antisystème, s’est normalisé depuis sa fondation en 2009 et fait partie du gouvernement depuis 2018, une crise sans précédent le secoue quant à la direction politique que le mouvement doit prendre. Deux figures centrales s’opposent : d’un côté Beppe Grillo, fondateur et «garant» du Mouvement 5 Etoiles, et de l’autre Giuseppe Conte, ancien président du Conseil italien de juin 2018 à février 2021.

Mais en réalité, les racines de la crise traversée par le Mouvement 5 Etoiles remontent à sa première épreuve gouvernementale en 2018. A la suite des élections générales italiennes cette année-là, aucun des partis politiques n’avait atteint le seuil de 40% des suffrages nécessaires pour obtenir une majorité parlementaire, poussant les partis à discuter pour former une coalition et confirmant la vieille pratique italienne dite du connubio, soit du mariage politique entre différents partis qui ne semblent pas compatibles à première vue. 

Un mouvement antisystème en pleine mutation idéologique 

Luigi Di Maio, à présent ministre italien des Affaires étrangères, avait à l’époque longtemps exhorté le Parti démocrate (centre-gauche) à former une coalition avec le Mouvement 5 Etoiles. Diamétralement opposés sur des sujets régaliens comme l’Union européenne ou sociaux comme le revenu citoyen, le Parti démocrate avait finalement opposé une fin de non-recevoir au Mouvement 5 Etoiles, qui se disait de son côté prêt à «enterrer la hache de guerre»… après avoir promis quelques mois plus tôt à ses électeurs de ne jamais se compromettre avec le parti de Matteo Renzi, alors président du Conseil italien. La Ligue (eurosceptique) rencontrait les mêmes difficultés : dominant largement le centre-droit italien, elle ne pouvait gouverner avec l’appui de ses seuls alliés traditionnels, dont Berlusconi. Tandis que la carte électorale semblait confirmer la césure entre le Nord et le Sud de l’Italie, bon gré, mal gré, la Ligue et le Mouvement 5 Etoiles en étaient venus à former ensemble le «gouvernement jaune-vert» avec un pacte gouvernemental en guise de feuille de route.

Le Mouvement 5 Etoiles a alors connu une évolution idéologique fulgurante lors de son accession au pouvoir. De parti eurosceptique promettant la tenue d’un référendum sur la sortie de l’UE et de l’euro, il est devenu europhile au point d’entamer des tractations avec la Commission européenne au sujet de l’augmentation de différentes taxes sans en avertir son partenaire de la Ligue, poussant Matteo Salvini à claquer la porte du gouvernement en septembre 2019. Des signes avant-coureurs étaient déjà palpables lorsque le 6 avril 2018, Luigi Di Maio avait déclaré à La Repubblica vouloir conformer la future politique économique du gouvernement aux critères de Maastricht, entre autres rétropédalages, notamment sur l’abrogation de la réforme des retraites pourtant présente dans le programme du Mouvement 5 Etoiles à l’époque. Dès, 2017, Beppe Grillo avait lui-même tenté de négocier une alliance avec le groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE) au Parlement européen, sans succès.

Giuseppe Conte, avocat proche du Mouvement 5 Etoiles alors propulsé président du Conseil italien, avait notamment tiré son épingle du jeu en s’imposant alors comme leader du mouvement et avait réussi à former un nouveau gouvernement avec le Parti démocrate, autrefois ennemi juré. Pour cela, les pentastellaires avaient réalisé d’importantes concessions pour accéder aux exigences du PD afin de rester au gouvernement. L’époque des «Vaffanculo day» et autres démonstrations de Beppe Grillo sur les places italiennes semble avoir cédé définitivement le pas aux alcôves ministérielles et tractations en tout genre. La trajectoire du Mouvement 5 Etoiles pourrait rappeler en cela celle de Syriza en Grèce.

Le bras de fer entre Giuseppe Conte et Beppe Grillo se joue sur plusieurs niveaux : l’ancien président du Conseil ambitionne de maintenir le mouvement «sur une route modérée et gouverniste», en opposition avec la direction fixée par la «conduite imprévisible» de Beppe Grillo, d’après des propos cités par La Repubblica le 3 juillet. Mais le fait de confier totalement les clés du mouvement à Giuseppe Conte ne signifierait-il pas la fin des derniers sédiments antisystème qui ont pourtant fait son succès ?

Le garant du Mouvement 5 Etoiles avance quant à lui, dans des propos rapportés par La Repubblica le 24 juin : «C’est [Giuseppe] Conte qui a besoin de moi parce que lui est rationnel et moi je suis visionnaire.» Comme il l’explique dans un article publié sur son blog le 29 juin, Beppe Grillo reproche justement à Giuseppe Conte son incapacité selon lui à résoudre les problèmes du Mouvement 5 Etoiles : «Il n’a pas de vision politique, ni managériale. Il n’a pas d’expérience d’organisation, ni de capacité d’innovation.»

Le fondateur refuse d’être mis sur la touche par Giuseppe Conte. Comme il l’avait déjà déclaré à plusieurs parlementaires du Mouvement 5 Etoiles : «Je suis le garant, je ne suis pas un couillon.» Beppe Grillo souhaite que son rôle soit renforcé avec une prépondérance sur les sujets internationaux, ce qui équivaudrait à une forme de curatelle que Giuseppe Conte a refusé net.

Outre la question de ce qu’est le Mouvement 5 Etoiles et ce qu’il devrait devenir ou non, les relations envenimées entre les figures que sont Giuseppe Conte et Beppe Grillo poussent le parti au bord du gouffre. Face aux rodomontades du garant, Giuseppe Conte a menacé de créer son propre parti. Les volontés semblaient pourtant s’accorder le 24 juin encore pour trouver une solution dans la modification des statuts du Mouvement 5 Etoiles, comme le déclarait l’ancien président du Conseil italien qui assurait qu’il n’y avait «aucune rupture» avec Beppe Grillo. Deux jours plus tard, il s’était cependant donné 48h pour décider s’il quittait ou non le Mouvement 5 Etoiles.

Lors de sa conférence de presse le 28 juin, Giuseppe Conte a tenté de reconquérir la confiance de Beppe Grillo, faisant valoir sa sympathie personnelle à l’égard de ce dernier, non sans avoir soigneusement précisé que c’était Beppe Grillo en personne qui l’avait sollicité pour prendre les rênes du mouvement. Il a par ailleurs étalé son ambition de donner une véritable structuration au Mouvement 5 Etoiles, en proposant notamment la création d’une école de formation, en insufflant une organisation territoriale qui valoriserait les instances locales, ou encore en donnant au mouvement plus d’amplitude sur les sujets européens et internationaux, avec par ailleurs l’objectif de «ré-oxygéner continuellement le mouvement».

De la sorte, Giuseppe Conte souhaite doter le Mouvement 5 Etoiles d’une identité politique. Disant avoir étudié plusieurs modèles de partis italiens et étrangers avant de remettre sa copie au Mouvement 5 Etoiles, il entend mener à bien «un projet de forme du mouvement» qui se voudrait «clair et crédible». «Je crois que cela n’a aucun sens de repeindre la façade d’une maison qui a besoin d’une opération de rénovation. Nous devons changer nous-mêmes si nous voulons changer la société», estime-t-il ainsi.

Conte en passe de provoquer une scission du mouvement ?

Mais la conférence de presse n’a pas plu à Beppe Grillo, qui a alors reproché à Giuseppe Conte de «consigner les 5 étoiles au PD». Comme le rapporte La Repubblica le 30 juin, ce dernier aurait d’ailleurs eu une violente dispute avec Beppe Grillo au téléphone, où il aurait signifié au fondateur du Mouvement 5 Etoiles ne plus vouloir lui répondre autrement que par conférence de presse.

Dans ce contexte particulièrement tendu, Giuseppe Conte s’est alors vu pressé par ses soutiens de quitter le navire. Le quotidien italien cite ainsi un proche de Giuseppe Conte lui écrivant : «Beppe Grillo a choisi, il a décidé d’être le père-patron de sa créature.» Et cette même source d’évoquer plusieurs ministres prêts à suivre Giuseppe Conte dans le cas où il fonderait un nouveau parti.

Parmi les noms qui circulent, on retrouve Stefano Patuanelli, ministre de l’Agriculture, Federico d’Inca, ministre des Relations avec le Parlement ou encore l’ancien ministre de la Justice Alfonso Bonafede. Quant à Luigi Di Maio, s’il bataille toujours pour trouver un accord, il refuse cependant de lâcher le Mouvement 5 Etoiles, tout comme le président de la Chambre basse, Roberto Fico. 

Quelle voie choisira Giuseppe Conte ? Si le feuilleton n’en est pas encore à son dénouement, les probabilités pour que l’ancien président du Conseil lance son parti sont relativement élevées. Si La Repubblica craint qu’une telle turbulence n’ait des conséquences «dévastatrices» pour le soutien dont bénéficie Mario Draghi, Giuseppe Conte pourrait cependant profiter de son influence pour débaucher plusieurs figures du Mouvement 5 Etoiles, afin de mettre en application, ailleurs s’il le faut, les statuts qu’il proposait lors de sa récente conférence de presse.

Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Source à l’adresse RT France