Tensions dans le Golfe : les Émirats et l’Arabie saoudite, au bord de la rupture ?

A combien voulez-vous vendre les dernières gouttes de pétrole ?

Dans le Golfe, nous avons le pétrole le moins cher à extraire et l’un des plus faciles à raffiner. Alors quand vous arrivez au bout de vos stocks et de vos réserves, avez-vous envie de brader les prix ?

Surtout, si vous n’avez pas réussi (encore) à diversifier votre économie qui reste profondément dépendante de l’or noir.

Alors certains endosseront le rôle de méchant, mais cette hausse des prix du pétrole arrangera tous les pays producteurs et aura l’effet d’une ponction importante sur les économies dépendantes de l’or noir ce qui est le cas de toutes nos économies occidentales.

Charles SANNAT

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Tensions dans le Golfe: les Émirats et l’Arabie saoudite, au bord de la rupture ?

Suite à un désaccord sur la production pétrolière au sein de l’OPEP+, l’Arabie saoudite a imposé des sanctions aux Émirats arabes unis. Les deux pays ainsi laisseraient éclater leurs divergences au grand jour. L’alliance entre Riyad et Abou Dhabi ne serait donc pas aussi solide qu’elle le paraissait, estime Pierre Berthelot, chercheur à l’IPSE.

Est-ce la fin de l’idylle entre Riyad et Abou Dhabi?

Lors d’une réunion de l’OPEP + le dimanche 4 juillet, l’accord aurait été unanime si Émirats arabes unis (EAU) ne s’étaient pas montrés aussi têtus. Le ministre de l’Énergie des EAU, Suhail Al Mazrouei, a dénoncé le peu de justice et d’équité de la part du cartel, invoquant «tous les sacrifices» auxquels son pays avait consenti durant la pandémie. Cette conférence stipulait que les membres de l’organisation devaient augmenter leur production de seulement 400 000 barils par jour et ce, jusqu’en avril 2022. Inacceptable pour Abou Dhabi. Résultat des courses, en raison de ce litige, la réunion prévue le 5 juillet entre les pays producteurs a été annulée. En effet, pour que le cartel pétrolier fonctionne, il faut un consensus sur la production.

Une position émiratie «qui pourrait se comprendre au regard de sa situation énergétique», estime Pierre Berthelot, spécialiste du Moyen-Orient et chercheur associé à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE) :

« Les Émirats sont plutôt dans une logique d’ouverture, d’augmenter leur production, de ne pas rester dans une position de quotas restreints. Ils sont assez dépendants de l’or noir, surtout Abou Dhabi, contrairement à Dubaï, qui a réussi à diversifier son économie. Cette dépendance expliquerait donc cette volonté d’augmentation ».
La réaction saoudienne ne s’est pas fait attendre. Au lendemain du désaccord pétrolier, Riyad a décidé de suspendre ses vols en direction des Émirats arabes unis. Officiellement, cette décision a été prise pour lutter contre l’épidémie de coronavirus, alors que les trajets vers Oman, le Koweït et le Qatar sont maintenus. Qui plus est, selon un décret ministériel, le pouvoir saoudien vient de modifier les règles d’importations en provenance d’autres pays du Conseil de coopération du Golfe. Il exclut en effet des tarifs préférentiels les produits fabriqués en zone franche et les marchandises utilisant des apports israéliens. Des mesures qui pourraient impacter les Émirats qui se rapprochent de plus en plus d’Israël.

Pourtant, « les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite formaient le noyau dur d’une alliance contre-révolutionnaire qui s’inscrivait dans la durée », fait remarquer le spécialiste du Moyen-Orient. Cette alliance s’est avérée solide pour contrer les différentes menaces régionales «surtout durant la période Trump», précise Pierre Berthelot. Dès le début des Printemps arabes en 2011, les deux monarchies avaient renforcé leurs liens avec l’Égypte pour contrer les Frères musulmans*. Ils avaient également financé tour à tour des milices sunnites en Syrie pour renverser Bachar el-Assad. Abou Dhabi et Riyad s’étaient même lancés dans une escalade de tensions avec le géant iranien. Une politique qui s’était finalement avérée contre-productive pour les EAU :
« L’Arabie saoudite a entraîné les Émirats dans des tensions avec l’Iran. Or, il faut savoir que derrière les discours guerriers, une minorité iranienne vit aux Émirats et les liens commerciaux entre les deux pays sont maintenus», nuance le chercheur.
Finalement, l’alliance saoudo-émiratie paraît moins solide qu’elle en aurait l’air. Le désaccord au sein de l’OPEP+ a mis à nu les divergences entre les deux pétromonarchies.

Discorde : pétrole, mais pas que

Et elles sont nombreuses. « Cette brouille est plus que jamais révélatrice des rivalités entre les deux pays », précise à notre micro le chercheur. Depuis plusieurs mois, Riyad et Abou Dhabi ne partagent plus la même vision politique sur de nombreux sujets. Les EAU ont normalisé leurs relations avec Tel-Aviv en septembre dernier lors des accords d’Abraham. Yaïr Lapid, ministre des Affaires étrangères israélien, s’est même rendu aux Émirats le 29 juin pour y ouvrir une ambassade. Cette normalisation n’est pas encore au goût du jour pour les Saoudiens. Même si le prince héritier Mohammed Ben Salmane se montre favorable à une normalisation avec l’État hébreu, ce n’est pas le cas de son père et de la société civile, attachés à la cause palestinienne.

Autre sujet de discorde et non des moindres, le Yémen. «C’est le point le plus sensible de l’alliance entre les deux pays, ils n’ont pas réussi à écraser les rebelles houthis, pire ce sont eux qui ont un ascendant sur le terrain», rappelle Pierre Berthelot. Craignant de s’embourber davantage au Yémen, les Émiratis se sont retirés de la coalition en 2019, laissant de fait les Saoudiens seuls face aux insurgés yéménites. Mais ceci s’expliquerait en partie par les intérêts parfois divergents des deux pays.
« Pour l’Arabie saoudite, le Yémen est une priorité. C’est un pays limitrophe qui ne peut être instable indéfiniment. Donc, Riyad aide le gouvernement central tandis que les Émirats ont des liens avec les indépendantistes du Sud et des visées sur l’île de Socotra pour des raisons de commerce maritime vers la mer Rouge », résume le chercheur associé à l’IPSE.
Finalement, les sujets de désaccord ne manquent pas entre les deux pays. Et c’est peu dire. Malgré les apparences, Riyad et Abou Dhabi n’ont pas la même politique à l’égard de la Syrie, ou les EAU ont déjà rouvert leur ambassade en décembre 2018. Le réchauffement diplomatique avec le Qatar serait également problématique pour les relations bilatérales: « le blocus de Doha était surtout un souhait des Émirats, lorsque les Saoudiens ont décidé de revenir vers eux, cela s’est fait aux dépens des Émiratis », souligne le spécialiste du Moyen-Orient.

De là à s’attendre à une rupture inévitable? Les bonnes relations personnelles entre Mohammed Ben Salmane et Mohammed Ben Zayed rendraient cette hypothèse peu plausible. Pierre Berthelot en doute aussi:

«C’est plus un prétexte pour montrer les divergences entre les deux pays, qui jusque-là ne se sont pas montrées au grand jour. L’intérêt de l’alliance l’emporte tout de même sur les inconvénients. C’est passager, pour montrer qu’il y a des crispations, c’est une façon d’entendre que les Émirats ne sont pas dans une logique de dépendance totale à l’égard de Riyad, ils ont leurs propres politiques et leurs propres intérêts.»

Source agence de presse russe Sputnik.com ici

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