Série d’homicides dans les quartiers nord de Marseille : des riverains réclament un couvre-feu

Après une série de dix règlements de compte en un mois, un collectif emmené par le citoyen engagé en politique Hassen Hammou veut rencontrer le préfet de région pour demander un couvre-feu à 21 heures dans quatre arrondissements du nord de Marseille.

Alors que le compteur affiche une dizaine de morts depuis le 25 juin dans les quartiers nord de Marseille, le collectif local «Trop jeune pour mourir» veut attirer l’attention des pouvoirs publics en proposant l’instauration d’un couvre-feu aménageable à 21 heures dans quatre arrondissements de la cité phocéenne (XIIIe, XIVe, XVe, XVIe).

Recul du service public et hégémonie des trafiquants

Interrogé par RT France, le fondateur du collectif, Hassen Hammou (EELV) revendique sa volonté de rencontrer le préfet de région Christophe Mirman en lançant cette initiative plutôt que le préfet de police de Marseille, car selon lui, l’aspect sécuritaire de la situation n’est qu’une partie du problème. Le citoyen engagé et entrepreneur pointe surtout une défaillance des services publics : «Quand on n’a plus aucun accueil du public dans un secteur entier, plus de bibliothèque, ni de transport par exemple, il y a une rupture consommée entre le domaine politique et le territoire.»

Et de déplorer : «Il y a certainement un manque de volonté politique et on finit par avoir l’impression qu’une partie des pouvoirs publics préfère détourner le regard, tant ils ne savent plus quoi faire de notre territoire. Ce qui nous inquiète, c’est surtout la banalisation de cette situation sécuritaire. Le Marseille du réel, ce n’est plus celui de la carte postale, il faut que les acteurs publics marseillais s’impliquent davantage sur la question des règlements de compte.»

Si la mesure proposée par son collectif est destinée à cristalliser l’attention politique locale au sujet du recul des services publics, Hassen Hammou ne nie pas l’existence, ni l’importance du trafic de stupéfiant sur place, «avec des gérants du business qui n’habitent même plus ici, mais à Dubaï ou au Maroc parfois. Les petits qui font le chouf [nom familier des guetteurs] ne savent même plus pour qui ils travaillent à l’heure actuelle. Les patrons du trafic, ils ne les voient plus.»

Par contre, il s’oppose aux solutions mises en place par le passé et jusqu’à aujourd’hui : «Lorsque les CRS repartent après un rétablissement de l’ordre ou que la BAC a fait une descente, les gens de ces réseaux de stupéfiants, qui ont privatisé la cité en quelque sorte, se retournent contre les populations locales pour les menacer, les empêcher de témoigner. Alors personne ne parle.»

Lassitude des locaux, fatalisme des bénévoles et déconnection vis-à-vis des forces

Au-delà d’une lutte contre les trafiquants, le collectif prêche surtout pour la sécurité au quotidien : «On ne se fait pas tuer au coin de la rue, il ne faut pas exagérer. Mais il faut remettre des moyens humains et intelligents dans les cités, ne pas se contenter de détruire une tour pour en construire une autre. Nous ne voulons pas tordre le bras du préfet non plus, mais il y a un désarroi, une lassitude et des vies brisées en ce moment. Le couvre-feu à 21 heures, ce serait aussi pour que les mères des jeunes puissent savoir que leurs enfants vont rentrer le soir au lieu d’aller se faire recruter pour le chouf. Nous voulons sensibiliser, même s’il est parfois difficile de mettre en place des mesures strictes dans certaines cités. Mais en face, il faut une réponse policière réelle pour contrer le trafic. En somme, il faudrait que les décisions prises à Paris arrivent au pied de l’immeuble, on nous annonce de nouveaux moyens, mais nous ne voyons rien arriver. Le gouvernement a également échoué sur la question des quartiers.»

Hassen Hammou déplore une déconnection qui s’est opérée lentement entre la police et les riverains depuis la fin de la police de proximité en 2003 : «Nous avions des commissariats au pied des immeubles. Ils ont été enlevés. Après toutes ces années de politique sécuritaire, rien n’a fonctionné et on a le sentiment de voir défiler des policiers déconnectés des territoires où ils travaillent, avec parfois beaucoup d’appréhensions et une certaine méconnaissance de ces territoires, de la population. Mais il faut comprendre que si le policier, dans son action ne fait plus l’effort de trier le bon grain de l’ivraie, la réaction du riverain est la même vis-à-vis du fonctionnaire.»

On paie aujourd’hui la conséquence des politiques globales inappropriées et la cocotte minute explose

Au fil de la discussion, le fondateur de «Trop jeune pour mourir» met en regard deux facettes d’une même situation : d’une part un manque de moyen financier «pour envoyer les minots en colonies de vacances» (comme c’était le cas autrefois) et d’autre part, la possibilité réelle «de prendre une balle perdue». Hassen Hammou alerte : «Il y a des personnes qui n’ont plus aucune crainte de l’autorité, qui se permettent de tuer en plein jour en marge d’un match de football, par exemple. Nous sommes en train de franchir un pallier de violence tel que la police elle-même pourrait tout aussi bien se retrouver visée.»

Soulignant le sentiment de grande colère des mères dans les quartiers concernés et le retrait progressif de l’Etat «au mépris des alertes des responsables associatifs», Hassen Hammou conclut : «On paie aujourd’hui la conséquence des politiques globales inappropriées et la cocotte minute explose. Même au contact des associatifs et des bénévoles, on sent un certain fatalisme s’installer. Malheureusement, tout est propice pour que les jeunes aillent vers le trafic. Nous n’avons que faire des comédiens politiques ici, nous voulons des responsables politiques proches des associatifs, des territoires et nous aurions aimé être beaucoup plus écoutés. Après l’échec du tout-répressif, il faut réinstaller la stratégie de la proximité.»

Ancien policier qui a grandi dans les quartiers nord, Jean-Pierre Colombiès n’y croit pas

Interrogé par RT France, le porte-parole de l’UPNI  Jean-Pierre Colombiès, qui a grandi dans les HLM marseillaises avant d’y travailler en tant que policier, se désole lui aussi des choix faits par le passé à Marseille : «Ces lieux aujourd’hui sont vides de service public, vides de flics, alors évidemment, les mesures choc à la Sarkozy, soit ça va braquer les habitants contre les policiers, soit ça va ridiculiser les fonctionnaires qui vont devoir ses contenter d’entrer avant de ressortir. Les préfectures peuvent bien organiser des actions coups de poing localisées, mais une fois la Compagnie républicaine de sécurité [CRS] ou de sécurisation et d’intervention [CSI] repartie, il ne reste plus rien de leur passage. Il y a un manque de culture judiciaire dans les ministères et ça se voit.»

Alors on appelle l’Etat au secours, mais c’est trop tard, l’Etat est déjà parti depuis longtemps avec Sarkozy, puis Hollande, puis Macron qui n’ont eu de cesse de casser le service public. 

Par ailleurs, l’ancien commandant de police s’interroge : «Qui va faire respecter ce couvre-feu ? Il faut être prêt à faire la guerre maintenant pour faire appliquer ça dans certains quartiers. Ou alors il aurait fallu une présence policière pérenne, mais ce n’est pas avec les “Quartiers de reconquête républicaine” du gouvernement que cela risquait de fonctionner. Le gouvernement s’est contenté de déshabiller Pierre pour habiller Paul. Par ailleurs, le trafic ramène énormément d’argent et permet à certains d’acheter la paix sociale… Alors on appelle l’Etat au secours, mais c’est trop tard, l’Etat est déjà parti depuis longtemps avec Sarkozy, puis Hollande, puis Macron qui n’ont eu de cesse de casser le service public. Le résultat, c’est qu’on a jeté les habitants dans les bras des gangs qui tiennent les quartiers dorénavant.»

Antoine Boitel

Source à l’adresse RT France