Ecologie : le mirage allemand ?

Vantée par les écologistes français et les antinucléaires, la transition énergétique allemande est en réalité peu verte. Le développement d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques ne semble d’ailleurs pouvoir répondre à l’objectif zéro carbone.

La vertu de la transition énergétique de l’Allemagne n’est-elle qu’un fantasme ? Non pour les écologistes français, qui la prennent régulièrement comme modèle, à l’instar de l’eurodéputé EELV David Cormand : selon lui, l’Allemagne parviendra dans le temps à atteindre l’objectif de 100% de production électrique par le renouvelable.

«Merci Madame Merkel, d’avoir rappelé cette urgence sur le climat, le modèle français tel qu’on le connaît aujourd’hui, y répond parfaitement»

A la suite des inondations tragiques dans le pays et en Belgique, la chancelière allemande Angela Merkel a même invité le concert des nations à accélérer la lutte contre le changement climatique. «Merci Madame Merkel, d’avoir rappelé cette urgence sur le climat, le modèle français tel qu’on le connaît aujourd’hui, y répond parfaitement», nuance, pour sa part, Henri Prévot, consultant en politique de l’énergie et ingénieur du Corps des mines, contacté par RT France. En effet, en regardant de plus près, l’élève allemand cumule peu de bons points au niveau des émissions de gaz à effet de serre. Il postulerait plutôt pour le bonnet d’âne des pollueurs européens, en compagnie de la Pologne notamment.

Il suffit effectivement de se rendre régulièrement sur l’application de la start-up franco-danoise Electricity map – qui calcule en temps réel l’impact sur le climat de la production électrique de chaque territoire – pour s’apercevoir que le pays de Goethe fait souvent figure de gros émetteur de CO2.

Avec ses vastes parcs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques, l’Allemagne est pourtant le premier pays de l’UE en puissance installée de ces moyens de production dits «bas carbone». Comment ce paradoxe est-il possible ?

L’Allemagne dépendante du charbon et bientôt… du gaz ?

D’abord, ces énergies intermittentes (qui ne fonctionnent que lorsqu’il y a du vent ou du soleil) ne permettent pas de répondre à la demande, comme lors de pics de consommation en électricité. C’est fréquemment le cas en hiver, et la situation s’est même produite au mois de juin dernier. C’est pourquoi l’Allemagne est restée dépendante de moyens traditionnels de production pilotable (qui permettent d’augmenter ou de réduire sur demande la production électrique), telles ses centrales à charbon, fortement émettrices de CO2. Certes, le plan gouvernemental prévoit la sortie de cette ressource… mais seulement à l’horizon 2038. Soit huit ans de plus que ce que prévoyaient les accords de Paris, signés triomphalement par les puissances en 2016. Malgré la façade verte que cherche à se donner Berlin, une nouvelle centrale au charbon d’un coût de 1,5 milliard d’euros, a même été ouverte en 2020 à Datteln.

Dans le discours, cela leur permet de dire qu’ils vont moins émettre de CO2. D’accord, mais le gaz, ça crache toujours du CO2

Et si Angela Merkel a bel et bien prévu une fin douce pour le charbon, c’est pour prévoir, à l’avenir, une dépendance à une autre ressource, elle aussi émettrice de CO2 (certes moins) : le gaz. «Elle bataille bec et ongles pour avoir le Nord Stream 2 [un gazoduc qui prend son origine en Russie] et on sait que la société qui pilote cela [Gazprom] a dans son conseil d’administration un ancien chancelier allemand [Gerhard Schröder]», relève Henri Prévot. «Dans le discours, cela leur permet de dire qu’ils vont moins émettre de CO2. D’accord, mais le gaz, ça crache toujours du CO2. Et si on veut sortir complètement du CO2, la logique serait que tout le gaz carbonique émis par la combustion de méthane fossile soit enfoui dans le sol. Pour l’instant on n’a pas vu le début du commencement», explique l’auteur de Trop de pétrole !, un ouvrage ayant reçu un prix de l’Académie des sciences morales et politiques. Le consultant considère ainsi qu’il «manque une pièce» dans la politique énergétique allemande visant zéro CO2, avec l’objectif d’une neutralité carbone pour 2045.

D’autre part, l’expert en énergie note que l’Allemagne veut se lancer dans l’importation de biomasse, comme de l’huile de palme ou du bois, venant «soit de l’Europe de l’Est et du centre, soit d’Asie». Si l’ingénieur critique fortement la conséquence sur les sols de la production intensive d’huile de palme – pour ensuite en faire du carburant en Allemagne – il ne voit pas forcément d’un mauvais œil l’utilisation du bois, avec une gestion réfléchie de la forêt, avec comme but principal la production de bois d’œuvre. Cependant, il reste sceptique sur le projet allemand dans la mesure où le pays resterait fortement dépendant des exportateurs. Il voit de fait une incohérence : «On est préoccupé par le développement des pays pauvres. Or, leur prendre de la biomasse pour consommer cette ressource en énergie, assez simple à utiliser, c’est incohérent.»

L’incertitude de l’hydrogène comme réponse au défi climatique

Henri Prévot constate en outre que l’Allemagne, dans ses orientations, projette de fabriquer et d’importer de l’hydrogène (en réalité du dihydrogène) provenant du Maroc et de pays où il y a du soleil. Là aussi, le but serait de l’utiliser principalement comme source d’énergie. Toutefois, l’hydrogène à l’état pur n’existe pas sur Terre. Il faut casser des molécules pour extraire ce gaz. Pour procéder à cela de manière écologique, la méthode serait l’électrolyse de l’eau (on casse les molécules d’eau pour extraire les atomes d’hydrogène).

Il faut néanmoins une source d’énergie en amont pour fournir du courant à l’électrolyseur. Pour y trouver un intérêt environnemental, encore faut-il donc opérer cette dissociation à partir d’énergies bas carbone comme l’éolien ou le nucléaire. Enfin, là encore, étant donné que l’Allemagne compte produire de l’hydrogène à l’étranger, Henri Prévot estime que cela pose un problème de «dépendance stratégique et d’éventuels coûts importants».

Quoi qu’il en soit, l’Allemagne comme la France semblent considérer l’hydrogène comme l’énergie verte de demain, pouvant par ailleurs servir à stocker l’électricité produite par l’éolien et le panneau photovoltaïque. Sauf qu’il apparaît que de nombreuses limites sont posées par l’hydrogène produit par électrolyse. D’une part, l’Ademe elle-même (qui est l’agence de la Transition écologique en France) évalue le rendement de la chaîne hydrogène a seulement 25%, c’est à dire qu’il existe une déperdition importante d’énergie entre la source qui permet de faire fonctionner l’électrolyseur et l’utilisation de l’hydrogène comme source d’énergie. «Pour produire 1 mégawattheure d’électricité avec ce gaz de synthèse, il faut 4 mégawattheures d’électricité», résume Henri Prévot.

Le coût de production est également important, et une autre donnée s’avère essentielle dans une logique de développement durable : il faut de l’eau douce, denrée précieuse, pour l’électrolyse – même si, en laboratoire, des chercheurs auraient réussi à réaliser la technique à partir d’eau de mer.

Ainsi, malgré la façade, l’Allemagne risque d’être en difficulté pour réussir sa transition écologique alors que son objectif est dans un premier temps de réduire son CO2 de 65% d’ici 2030 (par rapport à 1990). Une transition qui repose globalement sur le développement de l’éolien, qui a explosé, l’Allemagne passant d’une puissance installée de 27 TW en 2010 à 55 TW en 2020. Environ 30 000 mâts sont ainsi actuellement implantés sur le sol outre-Rhin. Sauf que l’éolien terrestre subit depuis plus de deux ans un ralentissement net, du fait des contestations locales à leur implantation – avec des entreprises refusant par exemple de s’astreindre au recyclage, laissant rouiller et pourrir des parties d’éoliennes dans les champs, créant de véritables décharges. L’Etat a en plus décidé de réduire considérablement la voilure des subventions, rendant ainsi la filière moins attractive pour les industriels. Angela Merkel entend désormais miser sur le développement des éoliennes en pleine mer (offshore) où le rendement est légèrement meilleur mais non sans problème également.

Avec son tournant énergétique, l’Allemagne a l’électricité la plus chère de l’UE

L’essor des énergies renouvelables (ENR) intermittentes contribue-t-il au fait que l’Allemagne a l’électricité la plus chère de l’Union européenne (environ 60% de plus par kilowattheure que la France) ? Henri Prévot nous explique que ce coût est vraisemblablement dû à l’ensemble du système allemand. Une éolienne (ou un panneau photovoltaïque) est un point de production. Selon lui, la gestion du réseau allemand est donc complexe du fait des dizaines de milliers de points de production, dont des éoliennes en mer du Nord raccordées au continent avec de longues lignes de transport, puisque les zones de forte consommation sont concentrées au sud du pays.

D’autre part, l’ancien rapporteur auprès du ministère de l’Economie fait remarquer que le réseau électrique doit être doublé d’un réseau numérique, «pour savoir à chaque instant, à chaque endroit, ce qui se passe, savoir quels ordres donner en chaque  point de production pour répondre exactement à la demande». «On a vu combien les réseaux numériques, sont vulnérables aux agressions cyber. On peut se créer une vulnérabilité, une faiblesse énorme en se reposant sur un réseau extrêmement distribué, en centaine de milliers de points de production», explique-t-il. «Aberrant», pour lui. Il prend exemple sur une attaque en mai 2021 sur un pipeline aux Etats-Unis, les hackers ayant réussi à obtenir une rançon en échange du rétablissement du réseau de pétrole. En somme, quand la ministre française de la Transition écologique, Barbara Pompili, assure qu’il faut «diversifier» le mix énergétique en France en augmentant le nombre d’éoliennes, pour un meilleur système et réseau, l’argument ne peut tenir.

Parmi les autres raisons du coût élevé de l’électricité en Allemagne, il faut souligner la faible durée de vie d’une éolienne – grosso modo de 20 à 25 ans. Outre l’entretien, pour ne pas qu’elle gèle par exemple, il faut donc régulièrement remplacer celle-ci, en sachant que sur terre, une éolienne ne peut généralement pas être implantée sur le même socle de béton qu’une ancienne. Et les dépenses de recyclage pour rendre l’éolienne vertueuse écologiquement sont élevées (celui des pales est un véritable défi). Un docteur-ingénieur, spécialisé en génie-physique, que l’on avait précédemment interrogé, Jacky Ruste, jaugeant le coût du démantèlement d’une éolienne entre 400 et 600 000 euros.

Dès lors, comment se fait-il que les défenseurs de l’éolien et du photovoltaïque en France affirment que ceux-ci sont de plus en plus compétitifs ? A cette question, Henri Prévot sourit. «Si c’était compétitif, l’Etat n’aurait pas besoin de les aider», répond-il. Effectivement, selon l’ancien directeur de la production d’EDF et membre de l’Académie des technologies Hervé Machenaud, cela représente sept milliards de subvention par an, financés à travers les taxes, en particulier sur les factures d’électricité des Français via la CSPE.

La France doit se détourner du modèle allemand, selon Henri Prévot

En France, le faible coût de l’électricité est principalement dû à la production nucléaire, qui a le bénéfice d’être bas carbone, et permettant selon Henri Prévot d’avoir «une électricité de très bonne qualité et stable». L’inertie des turbo-alternateurs garantit par exemple la stabilité de la fréquence sur le réseau. Un point technique qui est une faiblesse de l’éolien et du photovoltaïque, qui ne bénéficient pas de cet atout. «On nous dit que des systèmes électroniques permettraient de faire aussi bien que l’inertie mécanique mais personne ne l’a prouvé. On n’est pas sûr que techniquement il soit possible de garantir une très bonne qualité d’électricité, avec toujours la même fréquence, […] sans les masses tournantes», argumente-t-il.

La compétition entre l’Allemagne et la France est quelque chose dont on ne veut pas trop parler mais qui est réelle à tous les niveaux

Pourquoi l’Allemagne se détourne-t-elle donc du nucléaire avec un fin définitive pour 2022 ? L’expert en énergie nous rappelle que c’est l’accident de Fukushima en 2011 qui a accru la spirale politique antinucléaire. L’Allemagne a malgré tout compris que l’industrie de l’atome donnait «un avantage industriel à la France puisque donnant une électricité stable, de bonne qualité, et pas chère». C’est pourquoi, selon lui, «des industriels allemands demandent à ce que la pression soit maintenue sur la France pour qu’elle diminue sa part de nucléaire». Si le couple franco-allemand est souvent vanté par les gouvernements français, il apparaît que Berlin ne voit la France que par le prisme d’un concurrent. «La compétition entre l’Allemagne et la France est quelque chose dont on ne veut pas trop parler mais qui est réelle à tous les niveaux», reconnaît Henri Prévot, exaspéré que des publications françaises aient poussé à la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim sur des arguments non raisonnés de «peur», de «risque» et «de bonne entente avec l’Allemagne». «Ceux qui écrivent cela n’ont aucun esprit stratégique», tempête-t-il.

Nous, Français, on ne se plaint pas que l’Allemagne nous envoie des particules fines de ses centrales au charbon qui tuent des milliers de personnes par an !

«Plus on lâchera vis-à-vis de l’Allemagne, plus ils nous demanderont de choses. Nous, Français, on ne se plaint pas que l’Allemagne nous envoie des particules fines de ses centrales au charbon qui tuent des milliers de personnes par an !», défend-il par ailleurs. 

L’ancien haut fonctionnaire déplore que l’Union européenne soit à l’heure allemande, ou en tout cas fortement influencée par le pouvoir berlinois. Cette «Europe allemande», selon la formule de l’essayiste Coralie Delaume et de l’économiste David Cayla, trouve un reflet avec la taxonomie verte européenne, qui conditionne l’accès à des financements et flèche des investissements pour répondre à la neutralité carbone. Or, l’Allemagne pousse pour que le gaz fasse partie des énergies propres et que le nucléaire soit exclu de cette liste.
«L’UE n’a pas encore totalement rejeté le nucléaire malgré la tendance, alors que sur toute la chaîne, le nucléaire c’est quasiment autant de CO2 que l’éolien [estimé à environ 10g de CO2 par kWh] et moins que les panneaux photovoltaïques [environ 45g de CO2 par kWh]», souligne notre spécialiste interrogé sur le sujet. «C’est insupportable car c’est le résultat d’une action de près de 30 ans très déterminée des associations antinucléaires et de l’Allemagne», appuie-t-il.

Egalement rédacteur du livre Avec le nucléaire, un choix réfléchi et responsable, il soutient que le «modèle français», avec 75% de nucléaire dans le mix électrique, «répond parfaitement au défi climatique». Il s’inquiète toutefois des orientations d’Emmanuel Macron et du gouvernement qui visent à le réduire à 50% à l’horizon 2035 pour augmenter la part des éoliennes et panneaux photovoltaïques. Mais les exemples allemands voire danois montrent que lorsqu’il n’y a ni vent, ni soleil, en particulier l’hiver, il faut utiliser des énergies pilotables (qui répondent à la demande sur simple commande). Et ces pays antinucléaires utilisent le charbon et le gaz, émetteurs de CO2, comme moyens de production privilégiés. «Diminuer la capacité du nucléaire va plutôt contre la lutte contre les émissions», conclut Henri Prévot.

Bastien Gouly

Source à l’adresse RT France