La Russie juge «infondé» l’arrêt de la CEDH concernant la mort de Litvinenko

Moscou dément les conclusions de la CEDH, qui exprimait «une forte présomption» que les auteurs de l’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko «aient agi en qualité d’agents de l’Etat russe». Un juge russe de la CEDH déplore des «failles dans l’analyse».

Nouveau rebond dans l’affaire concernant l’ex-officier du FSB (Service fédéral de sécurité russe) Alexandre Litvinenko, mort en 2006 à Londres à la suite d’un empoisonnement au polonium 210, une substance radioactive. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a rendu sa décision le 21 septembre, jugeant notamment que les deux assassins présumés de Litvinenko auraient «agi en qualité d’agents de l’Etat russe», et que l’enquête menée par Moscou n’avait pas permis d’établir les faits. Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, a réagi jugeant les allégations de la CEDH «infondées».

«Il est peu probable que la CEDH soit habilitée ou ait la capacité technologique d’avoir des informations à ce sujet», a-t-il fait valoir lors d’un point presse. «Vous savez que cette enquête n’a toujours aucun résultat, donc de telles allégations sont pour le moins infondées», a-t-il ajouté, précisant : «Nous ne sommes pas prêts à écouter de telles décisions [de la CEDH].»

La CEDH s’appuie sur un rapport britannique contesté par Moscou

De son côté, l’ambassade de Russie au Royaume-Uni a fait savoir, citée par l’agence RIA Novosti : «La décision d’aujourd’hui de la CEDH concernant l’affaire Litvinenko sera soigneusement étudiée par la partie russe. Dans le même temps, même une connaissance superficielle de la décision montre qu’elle est basée sur les résultats de « l’enquête publique » britannique.» «Les évaluations données par la Russie de cette procédure non transparente, non compétitive et politisée du début à la fin sont bien connues», a-t-elle ajouté.

Plus tôt dans la journée, la CEDH, saisie par la veuve d’Alexandre Litvinenko, avait publié un communiqué se basant uniquement sur le contenu de l’enquête publique britannique de 2016 et qui avait conclu que le président russe, Vladimir Poutine, avait «probablement approuvé» l’élimination d’Alexandre Litvinenko. 

Des accusations qualifiées à l’époque par Moscou de «blague». «On ne pouvait pas s’attendre à un rapport objectif et impartial à l’issue d’une enquête extrêmement engagée et très opaque qui cherchait dès le début à en venir à la conclusion voulue», avait estimé la porte-parole de la diplomatie russe Maria Zakharova, après la publication du rapport, en soulignant que son «objectif évident depuis longtemps était de dénigrer la Russie et ses responsables».

La CEDH condamne la Russie à verser 100 000 euros à la veuve de Litvinenko

Dans son document, la CEDH estime qu’il y a «une forte présomption» que les deux personnes accusées par les Britanniques d’avoir empoisonné Alexandre Litvinenko, à savoir Dmitri Kovtoun et Andreï Lougovoï, aient «agi en qualité d’agents de l’Etat russe».

«Si les autorités russes étaient étrangères aux agissements du duo, elles seraient les seules à détenir les informations requises pour le prouver», ajoute-elle, accusant Moscou de ne pas avoir fourni d’explication «satisfaisante et convaincante […] ni réfuté les conclusions de l’enquête publique britannique». La CEDH explique donc considérer que «l’assassinat d'[Alexandre] Litvinenko est imputable à la Russie». Autrement dit, la cour à Strasbourg a désigné Moscou coupable en raison de son incapacité à prouver son innocence. Une décision bien singulière, qui semble en contradiction avec le principe de la présomption d’innocence.

La CEDH a reconnu la Russie coupable de violations de l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’Homme sur le «droit de toute personne à la vie» et de l’article 38 concernant l’«examen contradictoire de l’affaire». Elle a condamné la Russie à verser 100 000 euros pour préjudice moral à la veuve d’Alexandre Litvinenko, une somme que l’AFP définit comme «particulièrement élevée au regard de la jurisprudence de la Cour».

Un juge de la CEDH évoque des «failles dans l’analyse menée par l’enquête britannique»

Les conclusions de la CEDH ne font toutefois pas l’unanimité, au sein de l’institution. Dmitri Dedov, juge russe de cette Cour, s’est quant à lui déclaré opposé à la décision prise par la majorité des juges (six voix contre une). «Je regrette de ne pas pouvoir rejoindre les conclusions de la majorité sur la violation tant de la partie procédurale que de la partie matérielle de l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Je ne suis pas sûr que ces conclusions aient été faites au-delà de tout doute raisonnable. J’ai trouvé de nombreuses failles dans l’analyse menée par l’enquête britannique et le tribunal qui suscitent des doutes raisonnables quant à l’implication des suspects dans l’empoisonnement et le fait qu’ils ont agi en tant qu’agents de l’Etat», a-t-il fait valoir, cité par l’agence TASS.

De son côté, interrogé par l’agence Interfax sur cette décision, un des deux mis en cause par les Britanniques, Andreï Lougovoï, a critiqué une décision «politiquement motivée», selon lui, assurant que la Russie avait «tout fait pour établir la vérité» et mettant en cause la justice britannique pour n’avoir, d’après lui, pas daigné donner suite à ses demandes. 

L’ex-agent russe du KGB, puis du FSB, Alexandre Litvinenko est mort le 23 novembre 2006 à Londres après avoir été empoisonné au polonium-210, un isotope rare et indétectable. Limogé par le KGB à l’aube des années 2000, il s’était enfui au Royaume-Uni où il avait obtenu l’asile en 2001.

Cette affaire avait participé à tendre les relations entre Moscou et Londres. Le Royaume-Uni avait restreint les visas accordés à certains responsables russes et expulsé quatre diplomates russe. La Russie avait répondu à ces mesures de rétorsion en expulsant quatre diplomates britanniques et en cessant sa coopération avec le Royaume-Unis en matière de lutte antiterroriste.

Jovan Kojadinovic

Source à l’adresse RT France