Suicides des forces de l’ordre : silence de Macron lors de la clôture du Beauvau malgré les travaux

Alors que le bilan du travail effectué au cours du Beauvau de la sécurité en matière de mal-être des agents est jugé très satisfaisant par les associations, le président de la République n’en a pas pipé mot lors de son discours de clôture.

Tous les signaux semblent au vert pour que le ministère de l’Intérieur planche enfin réellement sur la question du mal-être au travail des forces de l’ordre et plus particulièrement sur le sujet du suicide des policiers et des gendarmes.

A l’occasion du Beauvau de la sécurité, une table ronde a même été organisée fin mai au cours de laquelle des associatifs et des policiers de terrain ont pu échanger directement avec le ministère, et se voir appuyés dans leurs recommandations par les services spécialisés de la direction des ressources humaines de la police (DRCPN), une première.

Pourtant, lors de son discours de clôture le 14 septembre, étrangement, Emmanuel Macron n’a pas évoqué cet aspect positif du Beauvau de la sécurité.

Au milieu d’annonces à l’effet incertain aussi bien pour la population générale que pour le personnel du ministère de l’Intérieur, le président de la République aurait pourtant gagné sur plusieurs tableaux à vanter cette action, notamment vis-à-vis des gouvernements précédents.

Les associatifs demeurent résolument optimistes

Interrogé par RT France à ce sujet, Cyril Cros, cofondateur d’Assopol (une association de lutte contre le suicide en police et gendarmerie) et fonctionnaire de police n’y voit toutefois absolument pas un mauvais signal de la part d’Emmanuel Macron : «On voit bien que des travaux conséquents sont engagés sur le sujet du suicide au ministère de l’Intérieur, avec des lignes de budget importantes qui ont été débloquées derrière, donc j’ai la certitude qu’il y aura des choses qui seront faites. Nous, en tant qu’associatifs dans le fond, ce que nous demandons c’est un chef qui dirige et qui montre de la bienveillance, que ce soit Gérald Darmanin ou un autre, peu importe la couleur politique. Je dirais que le cas de figure actuel est bon, a contrario de certains de ses prédécesseurs à Beauvau, donc nous nous en réjouissons.»

Christophe Girard, vice-président de l’association PEPS, lui, a participé à la table ronde du Beauvau de la sécurité et travaille actuellement avec les équipes dédiées du ministère sur un protocole comprenant une feuille de route chiffrée. Objectif : zéro suicide.

Il a affirmé à RT France que les échanges se déroulaient bien avec le ministère et que la prochaine échéance était fixée au mois de novembre. Il y a urgence, déjà 23 policiers se sont tués depuis 2021, ainsi que 17 gendarmes.

Parmi les pistes proposées, une notation des supérieurs par les subordonnés

Ces deux associations qui se disent volontiers complémentaires dans leurs travaux entendent lutter notamment contre le stress post-traumatique qui commence seulement à être étudié en police et en gendarmerie.

PEPS présente actuellement à la direction générale de la police nationale des «pistes d’amélioration» de la qualité de vie au travail qui se révèlent assez audacieuses, parmi lesquelles la sophrologie, le yoga, des groupes de parole ou encore des heures de sport obligatoire.

Christophe Girard explique qu’il s’agit avant tout de permettre au fonctionnaire en état de stress de reprendre le contrôle de son propre rythme cardiaque par l’esprit : «Le stress post-traumatique s’installe soit à la suite d’une situation problématique particulière, soit c’est l’accumulation des situations traumatisantes qui en est la cause. Nous constatons que des collègues de 40 ou 50 ans nous contactent parce qu’ils n’en peuvent plus du tout, leur vase est plein. Ils débordent.»

Alors PEPS veut former les policiers et étendre ce fonctionnement aux gendarmes également : «Nous voulons expliquer aux collègues ce qu’il se passe dans ces cas-là pour qu’ils repèrent les problèmes chez eux-mêmes ou leurs collègues, c’est comme un kit de formation aux premiers soins de secours psychologique. Nous avons trouvé un protocole israélien qui fonctionne. Il s’agit de permettre au cerveau de retrouver l’équilibre en stimulant le cortex par un langage cognitif. Cette action va diminuer l’action de l’amygdale du cerveau pour mieux digérer l’événement. Il est établi que c’est l’amygdale qui contribue à créer une mémoire traumatique en saturant son activité.»

Christophe Girard espère aussi voir plus souvent les psychologues «patrouiller» dans les services pour les rendre plus accessibles et briser le tabou de la souffrance au travail pour des policiers qui craignent parfois qu’on leur retire leur arme de service en cas de doute.

Réflexologie, coaching… Les idées de PEPS vont loin et ne s’interdisent rien. La proposition la plus audacieuse pour une administration proverbialement figée reste la suivante : une «notation à 360°», selon laquelle des subordonnés devraient noter leurs supérieurs hiérarchiques… Christophe Girard estime qu’il ne faut rien s’interdire : «Il y a deux ans quand nous avons fondé l’association, nous ne pensions jamais en arriver là, mais maintenant, nous avons même pu participer au Beauvau. Selon moi, cela marque la fin de l’entre-soi.»

Solder le passif des violences de Viry-Châtillon

Cyril Cros d’Assopol abonde : «C’est indéniable, ces quelques dernières années, il y a eu un renforcement d’effectifs au niveau du service de soutien opérationnel au ministère de l’Intérieur [le SSPO est spécifiquement dédié à ces questions]. Nous, nous ne regardons pas dans le rétroviseur ni sur les côtés. Nous voulons juste avancer et serons ravis de pouvoir arrêter de travailler sur le sujet quand il n’y aura plus de mal-être.»

Et de rappeler : «Viry-Châtillon [en 2016, des individus ont violemment attaqué des policiers au cocktail Molotov] a été un électrochoc, on a vu la société devenir plus violente. Les collègues savent que ça peut se passer n’importe où et on garde le traumatisme en tête après l’avoir connu.»

Le policier ajoute : «Nous faisons un métier d’aide à la personne et de secours, mais avec une partie judiciaire en plus du secours. Cela signifie que pour que quelqu’un nous apporte un témoignage clair et précis, il faut de l’empathie, il faut prendre un peu sur soi de la souffrance des gens… Il faut pouvoir la prendre, mais ensuite, on vit avec et ça se répète dix fois par jour et le poids reste sur les épaules, si on ajoute ça à un problème personnel, ça fait une soupe explosive. Nous ne sommes pas des Robocops. Nous avons des failles, des baisses psychologiques.»

Par ailleurs, Assopol qui, tout comme PEPS, prend en charge les appels des policiers et gendarmes pour les accompagner dans leur détresse, voit aussi les familles des forces de l’ordre se tourner vers elle : «A travers notre maillage associatif notamment, nous avons beaucoup de sollicitations des collègues pour leurs enfants, aussi. Ces derniers qui ne peuvent pas dire que leurs parents font partie des forces de l’ordre à l’école ou alors ils sont harcelés et mis à l’écart. Là aussi, notre aide est demandée.»

Et de résumer : «Chaque association a sa façon de faire mais nous avons tous un socle commun et nous travaillons ensemble.»

La perte de sens au travail provient aussi des relations avec l’institution judiciaire

Et la souffrance policière est la même au bout du fil, surtout celle de la perte de sens au travail, comme le dit Cyril Cros : «Certains collègues vont arrêter 10 fois, 30 fois la même personne, ils ont le sentiment de ne pouvoir rien faire pour les victimes. Alors évidemment, la justice manque de moyens, mais nous constatons aussi une disparité des sanctions d’un tribunal à l’autre, c’est incompréhensible. Cela aussi participe d’un sentiment de perte de sens au travail pour le policier. Nous pensons aux victimes dans ces cas-là, car nous faisons un travail d’assistance aux citoyens, il faut s’en souvenir. Nous estimons que nous avons des comptes à rendre aux gens.»

A ce titre, le cofondateur d’Assopol estime que l’institution police avance malgré tout dans le bon sens : «Je pense quand même que la Direction générale  de police nationale a bien ces données en tête et l’arrivée de nouveaux matériels, de véhicules costauds aussi, prouve que nos besoins opérationnels sont compris. Le coût est énorme mais les moyens sont là, cela nous change de Chevènement, Sarkozy ou Valls.»

Le milieu associatif fait également le bilan des dernières décennies et regrette certains choix délétères qui ont pu être faits par des politiques parfois médiatiques : «Dans les années 1990, ils ont fait la chasse à l’alcool», rappelle Cyril Cros, qui souligne aussi : «Mais, les bouffes entre collègues, il s’agissait aussi de moments de cohésion et ça fonctionnait bien, sans débordement. Et maintenant… L’administration cherche à recréer tout cela autour des machines à café. La décompression, les débriefings informels sont importants pour que les collègues communiquent entre eux.»

Mais Assopol assure également vouloir se tenir loin des considérations politiques ou syndicales qui ne lui sembleraient pas liées à un travail opérationnel de lutte contre le mal-être : «Notre raison d’être, nous la voyons au quotidien de toute façon, lorsque nous constatons toutes les sollicitations des collègues. Nous travaillons avec tout le monde, y compris les hôpitaux et les médecins libéraux pour aller dans le bon sens et combattre le mal-être, avec un but commun. Nous sommes simplement là pour aider ceux qui aident les autres. C’est pour cela qu’on entre en police en général aussi.»

Antoine Boitel

Source à l’adresse RT France