13 Novembre : Hémana Sahbi, père d’une victime, livre son message à «ce terroriste de malheur»

Venu d’Algérie en mémoire de son fils, tué à proximité de la Bonne bière le 13 novembre 2015, Hémana Sahbi a livré son témoignage à la barre en tant que partie civile et en a profité pour donner une petite leçon à Salah Abdeslam. Rencontre.

Hémana Sahbi est un ingénieur agronome à la retraite venu spécialement d’Algérie pour défendre la mémoire de son fils en tant que partie civile au procès des attentats de 2015 : Kheireddine Sahbi était violoniste, poly-instrumentiste et étudiant en ethnomusicologie à la Sorbonne. Il est décédé lors de l’attaque de la Bonne bière le 13 novembre 2015, alors qu’il rentrait chez lui après une répétition.

Le 14 novembre 2015 depuis l’Algérie, il avait entendu parler à la radio des attentats de Paris lorsqu’il s’apprêtait à appeler son fils pour savoir si tout allait bien lorsqu’un autre de ses fils lui a dit qu’il avait quelque chose de «très grave» à lui annoncer : «J’allais appeler mon fils, mais il était déjà à la morgue… Le monde s’est écroulé autour de moi.»

Et il plaide : «A la barre le 30 septembre, j’ai dit à ce terroriste de malheur [Salah Abdeslam, accusé dans le cadre du procès du 13 Novembre] : « Votre religion ce n’est pas la même que celle que je pratique. Si vous n’aimez pas la France et que vous voulez tuer des mécréants, alors il fallait partir, aller ailleurs ! »»

Et de s’indigner : «Qu’est-ce-que c’est que ces histoires de mécréants ? Il veut tuer les trois milliards de bouddhistes aussi ? Et en conclusion, je lui ai cité mon verset préféré du Coran : « Dieu est beau et Dieu aime ce qui est beau », je lui ai conseillé de méditer là-dessus.»

Le père de famille, très digne quand il évoque son fils, décrit un garçon rayonnant de bonheur, doux, d’une grande maturité dès l’enfance, et dont les valeurs familiales de tolérance, de partage et d’ouverture en avaient fait le pilier de sa fratrie, composée d’autres musiciens. 

Il se souvient pour RT France des années noires de l’Algérie : «Pendant la guerre civile [la décennie 1990], quand la musique était interdite, il jouait en cachette avec ses amis et même chez nous. Il nous gratifiait de son talent à la maison, ses frères jouaient avec lui de la derbouka et chantaient, sa sœur chantait aussi. Elle est devenue choriste. Chez nous, la musique était comme un langage universel, immédiatement assimilable par chacun.»

Après le drame qui a frappé sa famille, Hémana Sahbi a choisi de ne pas montrer sa douleur «toujours présente» à ses enfants qui avaient déjà perdu leur mère : «Sinon ce serait comme une double peine pour eux. […] Si je flanche, comme j’ai d’autres enfants, ma famille sera dans le désarroi total.»

Il sait les douleurs de chacun des membres de sa famille également, notamment un des fils qui est allé identifié «Didine» à la morgue : «Il ne veut pas venir au procès, il ne peut même pas en parler avec nous, ça l’a brisé.»

Alors Hémana Sahbi est venu au procès historique du 13 Novembre en devoir de mémoire pour son fils et il va se recueillir, quand il en a l’occasion, sur la plaque commémorative de la Bonne bière.

Témoigner pour se libérer

Il a le sentiment que sa parole à la barre, face à Salah Abdeslam et aux autres co-accusés a libéré la parole d’autres victimes et familles de victimes, et lui-même reconnaît qu’il s’est libéré d’un poids en le faisant.

Les différents témoignages des parties civiles qui se sont succédés à la barre depuis le 30 septembre construisent effectivement, petit à petit, une narration de ces événements qui laisse à penser que la France cherche à tourner la page de l’événement traumatique du 13 Novembre. A tel point que le président de la Cour d’assises spéciale a dû rappeler que les accusés étaient présumés innocents en attente du jugement, après que plusieurs membres des parties civiles se sont directement adressés au box des accusés au cours de leurs témoignages.

Hémana Sahbi, lui veut perpétuer la mémoire de son fils et organise un concert qui doit avoir lieu le 13 novembre 2021, en collaboration avec le département où étudiait son fils à la Sorbonne. Emplis d’humilité, il s’excuse de «philosopher un peu» mais dit tout de même, revenant sur le fait religieux : «Nous avons tous une mission intime, celle de faire du bien, d’être profitable aux autres, mais chacun est libre, nous n’avons rien à imposer aux autres.»

Antoine Boitel

Source à l’adresse RT France