Pêche post-Brexit : Paris menace de «réduire» le courant à Jersey

Alors que l’île anglo-normande Jersey n’a jamais fait partie de l’UE, la question de l’accès des pêcheurs français à ses eaux dans le cadre de l’accord post-Brexit suscite des tensions qui s’étendent à la relation franco-britannique.

Réagissant à des déclarations du secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes Clément Beaune, le ministre des Affaires étrangères de l’île anglo-normande de Jersey a dénoncé le 7 octobre des menaces «inacceptables» et «disproportionnées». Evoquant celle de «couper l’électricité», Ian Gorst a jugé qu’elle constituerait une violation du traité commercial post-Brexit, au cours d’une visioconférence avec la presse. «Cela reviendrait à couper la fourniture d’énergie à 108 000 îliens, à notre hôpital et à nos écoles », a souligné le ministre. «Je ne pense donc pas que ça arrivera», a-t-il ajouté, tout en assurant que Jersey avait un plan de secours au cas où cette menace serait mise à exécution.

Depuis, Clément Beaune a précisé ce 8 octobre sur BFMTV que Paris menaçait seulement de «réduire» ses livraisons d’électricité par câble sous-marin à Jersey en raison de la crise post-Brexit liée à la pêche, mais pas de «couper le courant» à ses habitants. A propos de l’accord sur le Brexit, il a ajouté qu’il contenait un «accord d’export sur l’énergie». «Donc on peut réguler les flux. Je ne souhaite pas qu’on en arrive là. C’est une des possibilités politiques», a-t-il ajouté.

Deux jours auparavant, le 6 octobre, il avait twitté : «La France et le Royaume-Uni restent des voisins, des partenaires et des alliés. Mais tous les signaux envoyés par le Royaume-Uni sont aujourd’hui négatifs.»

La querelle trouve son origine dans la mauvaise volonté à accorder des licences d’accès à ses eaux aux pêcheurs français, dont la France accuse l’île anglo-normande. L’accord post-Brexit, conclu à la fin de l’année 2020 entre Londres et Bruxelles, prévoit que les pêcheurs européens puissent continuer à travailler dans certaines eaux britanniques à condition d’obtenir une licence, accordée s’ils peuvent prouver qu’ils y pêchaient auparavant.

Jersey a annoncé le 29 septembre l’octroi de 64 licences définitives à des bateaux français et le rejet de 75 dossiers. La veille, Londres avait accordé 12 autorisations supplémentaires dans ses eaux, dans la limite des 6 à 12 milles nautiques de ses côtes (contre 87 demandées).

Mesures ciblées de rétorsion

«Nous avons demandé un peu plus de 450 licences au total […]. On tiendra bon sur les 450», a martelé le secrétaire d’Etat français, qui a aussi menacé de prendre «des mesures ciblées de rétorsion» contre le Royaume-Uni, sans préciser s’il parlait de la France seule ou des Européens. «Les Britanniques ont besoin de nous [les Européens] pour vendre leurs produits, y compris de la pêche. Ils ont besoin de nous pour leur énergie, pour leurs services financiers, pour leurs centres de recherche», a ajouté le secrétaire d’Etat, accusant les Britanniques de ne pas appliquer l’accord.

De son côté, le ministre des Affaires étrangères de Jersey s’est défendu : «Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour permettre à des licences d’être attribuées à des bateaux qui peuvent prouver qu’ils ont pêché dans nos eaux […] Mais nous ne pouvons pas fournir des licences si nous n’avons pas les informations et les preuves.» Pour les bateaux qui ne peuvent pas fournir de données GPS, Ian Gorst a affirmé que l’île acceptait «les données de journal de bord» remplies par les pêcheurs français quand ils travaillaient dans les eaux de Jersey. Il a aussi évoqué le cas de pêcheurs qui pensent avoir envoyé plus de documents par la voie officielle que ce que les autorités de Jersey ont reçu. «Que le blocage soit à Paris, Bruxelles ou Westminster, nous restons prêts à recevoir ces données», a-t-il assuré. 

Forces navales au large de Jersey

En dépit de la bonne volonté affichée par les autorités de l’île, cette dernière, qui en raison des particularités de ses liens avec le Royaume-Uni, n’a jamais fait partie de l’Union européenne, cristallise les tensions post-Brexit entre Londres et Paris. Elles ont culminé début mai, quand Boris Johnson a annoncé l’envoi de deux patrouilleurs britanniques à Jersey alors que les pêcheurs français menaçaient de bloquer l’île. En effet, la Défense et la Diplomatie sont les deux domaines pour lesquels le baillage de Jersey reçoit le soutien du Royaume-Uni. Paris a à son tour envoyé deux patrouilleurs afin d’assurer «la sécurité de la navigation et la sauvegarde de la vie humaine en mer», selon un communiqué de presse. 

Le Premier ministre français Jean Castex s’est depuis saisi de l’affaire. Le 5 octobre à l’Assemblée nationale, il a annoncé aux députés avoir «saisi» la présidence de la Commission européenne sur ce sujet, en demandant à ce qu’elle soit «plus ferme» avec Londres, soulignant qu’il incombait à Bruxelles de «veiller au respect du terme de l’accord [du Brexit]».

Cette querelle s’ajoute à un contexte de défiance qui s’étend à d’autres domaines des relations franco-britanniques comme la Défense. Ainsi, dans le cadre du Traité de Lancaster House de 2010, Paris et Londres travaillent sur un programme destiné à développer à l’horizon 2030 une nouvelle génération de missiles antinavires pour remplacer les Exocet de la marine française et les Harpoon de fabrication américaine de la Royal Navy, ainsi que des missiles de croisière. Mais, auditionnée le 5 octobre par la commission défense des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré : «Indubitablement c’est un programme en difficulté, compte tenu de l’état de nos relations avec le Royaume-Uni.»

Source à l’adresse RT France