JO 2024 : porte d’entrée pour une privatisation de la sécurité en France ?

Avec une fréquentation attendue de 12 millions de personnes, les JO de Paris en 2024 constituent un défi sans précédent qui pourrait amener à penser différemment la sécurité intérieure à la française. Un cheval de Troie pour le secteur privé ?

La loi de Sécurité globale portée par les députés marcheurs Fauvergue et Thourot en 2020 annonçait déjà la couleur avec plusieurs articles qui favorisaient son essor sur le territoire national : la sécurité privée ferait davantage partie du paysage régalien dans les années à venir.

Interrogée par RT France en novembre 2020, Alice Thourot avait d’ailleurs expliqué que les échéances sportives de la coupe du monde de rugby en 2023, puis les jeux olympiques de Paris en 2024 étaient en ligne de mire de sa proposition de loi soutenue par Gérald Darmanin.

L’idée générale est d’inscrire davantage les agents de sécurité privée au sein du continuum de sécurité défendu par ces parlementaires. La notion de «continuum» correspond à la théorie selon laquelle pour évoluer en toute sécurité dans l’espace public et numérique, il faudrait faire davantage appel à toutes les ressources nécessaires pour ce faire : polices nationale et municipale, gendarmerie et sécurité privée… ce qui impliquerait également un nouveau partage des prérogatives régaliennes.

Une ambition qui entre en adéquation avec les proclamations sécuritaires récentes d’Emmanuel Macron au cours de l’année 2021 et particulièrement lors de la clôture du Beauvau de la sécurité en septembre dernier. Il y affirmait vouloir mettre «plus de bleu» sur le terrain, dans la rue, sur la voie publique…

Un ancien syndicaliste policier ironisait sur ce point auprès de RT France : «Macron parle de bleu, mais il ne précise pas ce qui sera écrit sur le dossard»…

Le fonctionnaire de police retraité nous a ensuite expliqué que si 10 000 nouveaux policiers et gendarmes étaient promis d’ici la fin du quinquennat, il n’était pas dit combien devaient être embauchés initialement pour combler les départs au cours de ces cinq années, ni dans quelle mesure la privatisation de la sécurité pourrait peser dans ce débat tardif auquel le président jupitérien s’est trouvé quelque peu acculé malgré lui.

Le continuum de sécurité qui vise à une forme d’étanchéité sécuritaire devra-t-il à terme poser la question d’une fuite régalienne du public vers le privé ?

Les anciens policiers sont déjà attendus dans le privé

Ainsi que le suggérait le Canard enchaîné en novembre 2020, d’aucuns pourraient penser qu’en plaçant des pions dans le secteur privé, le rapporteur de la loi pour une Sécurité Globale, Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du Raid, a lui-même fait ce pari en créant en juillet 2019 l’entreprise Fauhestia une société de formation dans le domaine du management de la sécurité.

Selon le texte qui a vu le jour sous l’impulsion de sa mission parlementaire, exit donc l’agrément auparavant nécessaire à tout agent de sécurité privée pour exécuter une palpation et bienvenue aux policiers en retraite qui pourront dorénavant cumuler leur pension complète avec un emploi dans la sécurité, notamment afin de mieux encadrer le secteur, comme nous le justifiait Alice Thourot.

Le secteur privé est en demande

De fait, le secteur privé et en particulier le Conseil national des activités privées de sécurité (le CNAPS créé en 2011) ne cachent pas avoir directement mis la main à la pâte dans la confection de cette loi. Ainsi dans son avant-propos du rapport annuel 2020, Cyrille Maillet, préfet et directeur de cet organisme chargé de l’autorisation et du contrôle des acteurs de la sécurité privée annonçait : «En 2020, le CNAPS a été fortement mis à contribution, auprès du ministère de l’Intérieur, dans le cadre de la proposition de loi Sécurité globale. Cette loi pose le principe d’un travail plus important d’amélioration du système de régulation du secteur de la sécurité privée tant par un meilleur encadrement des activités que par une modernisation encore accrue du régulateur.»

Chacun garde à l’esprit que si le secteur de la sécurité privée brasse environ 180 000 personnes actuellement, il est en pleine expansion et devra mettre en œuvre de nombreux recrutements au cours des prochaines années, avec une féminisation attendue du métier, notamment pour réaliser des palpations sur les spectatrices aux JO 2024.

12 millions de personnes sont attendues pour cet événement en Ile-de-France où des projets hors-normes sont d’ores-et-déjà annoncés comme une cérémonie qui se déroulerait sur la Seine. Il s’agirait ainsi de la première cérémonie d’ouverture des JO se tenant en dehors d’une site sportif.

La cérémonie d’ouverture des JO inquiète les autorités

Il n’en fallait pas plus pour inquiéter les responsables de la sécurité, notamment le préfet de police de Paris qui jugeait le projet «déraisonnable» au mois de juin, selon les informations du Parisien. Une inquiétude partagée du côté de Beauvau qui a accueilli un comité ministériel au sujet de la sécurisation des JO 2024 à la fin du mois d’octobre en présence des patrons de la police et de la gendarmerie nationale, ainsi que du nouveau coordinateur national de la sécurité des JO, le préfet Ziad Khoury.

Au mois de février, la décision avait ainsi été prise d’augmenter le budget sécurité des JO en le faisant passer de 182 millions d’euros à 295 millions d’euros.

L’objectif étant d’éviter le fiasco sécuritaire des Jeux de Londres de 2012 au cours desquels il avait été nécessaire d’appeler 4 000 soldats pour pallier les manquements de sociétés privées qui n’avaient pas honoré leurs contrats. Aux jeux de Paris, 20 000 agents de sécurité privée sont attendus pour aider au filtrage aux abords des sites olympiques… Mais d’ici 2024, il faut les recruter et les former. Selon les informations de l’AFP, le député Fauvergue alertait déjà en novembre 2020 : «Sur les JO il nous faudra au bas mot 24 000 ou 25 000 agents de sécurité privée. On est loin du compte […] Il faut recruter.»

Pour beaucoup de spécialistes de la sécurité les forces de sécurité intérieure conventionnelles de la police nationale et de la gendarmerie ne pourront pas suffire à encadrer l’événement. Et les arguments du secteur privé pour le démontrer son déjà parfaitement fourbis.

Les «petites mains invisibles» de la sécurité privée cherchent aussi une reconnaissance

Interrogé par RT France, Tibor Vass, fondateur de la société de protection rapprochée LPN Group et directeur général de l’Institut Français de Sécurité, rappelait que le recours à la sécurité privée pour des missions régaliennes n’était pas du tout taboue dans des pays voisins, notamment en Espagne, en Allemagne ou en Suisse, avec 25% d’agents de sécurité privée armés en Espagne et 12,6% en Suisse, notamment.

L’entrepreneur et ancien légionnaire estimait également que le ministère de l’Intérieur pourrait réaliser des économies substantielles en s’appuyant davantage sur le secteur privé.

Il faisait aussi valoir que le secteur privé se montrait particulièrement exigeant en matière de formation dorénavant avec 250 heures de formation pour des agents armés et deux semaines entièrement dévolues au tir, puis quatre sessions de recyclage au tir par an, contre seulement deux en police nationale par exemple.

Tibor Vass rendait également hommage aux «petites mains invisibles de la sécurité» qui «subissent tout» avec des «agressions quotidiennes» en exerçant un «métier ingrat méconnu par l’Etat».

Des sources policières interrogées par RT France s’agacent pour leur part de voir le privé s’ingérer progressivement dans le pré-carré régalien de la force publique, tandis que d’autres, plus jeunes, se montrent déjà résignées et estiment que l’avenir de la sécurité publique du quotidien appartient plus au secteur privé et les missions d’intervention, d’enquête et d’urgence seront réservées à la police et à la gendarmerie.

Castex a déjà admis un recours important au secteur privé pour les JO

Quoi qu’il en soit, selon les informations de l’AFP en date du 15 novembre Jean Castex a demandé à Gérald Darmanin de fournir des «propositions» concernant la sécurisation des sites de ces fameux JO 2024. Le Premier ministre a par ailleurs ajouté à l’occasion de cette déclaration : «Nous avons déjà adopté un certain nombre de dispositions pour faciliter ou encourager le recours aux sociétés de sécurité privée [car] nous manquons d’agents». Et l’Agence France presse de préciser qu’un «certificat de qualification professionnelles spécifique aux Jeux sera créé.»

Quel sera le savant mélange retenu par le gouvernement entre le secteur privé et la force publique ? Les pistes s’affinent et pourraient présager d’une nouvelle façon de concevoir la sécurité sur le territoire national, à l’exemple de nos voisins européens.

Antoine Boitel

Source à l’adresse RT France