Présidentielle italienne : Berlusconi en trouble-fête, Draghi en «grand-père» au service du pays

L’élection présidentielle en Italie aura lieu le 24 janvier. Si Mario Draghi est volontiers présenté comme le successeur de Mattarella, le rapport de force entre les partis italiens pourrait aussi permettre l’accès au Quirinal à… Silvio Berlusconi.

Et si Silvio Berlusconi signait son grand retour dans l’arène politique… en devenant le prochain président de la République italienne ? C’est en tout cas un pari auquel le Cavaliere âgé de 85 ans veut croire, tandis que l’échéance du 24 janvier approche à grands pas. Ayant opté pour une stratégie à «360 degrés», comme le résume bien l’agence de presse italienne Adnkronos, l’ancien président du Conseil italien compte s’appuyer sur l’ensemble du paysage politique de la péninsule – y compris sur le centre-gauche – pour trouver les moyens nécessaires d’accéder au palais du Quirinal.

L’«écureuil» Silvio Berlusconi opte pour une stratégie à «360 degrés»

«En plus des chiffres du centre-droit, il y a ceux du groupe mixte [groupe parlementaire dans lequel sont automatiquement inclus tous les parlementaires qui ne sont membres d’aucun autre groupe] qui seront décisifs. Il faudra ensuite voir ce que fera Renzi», a ainsi estimé Antonio Tajani, numéro 2 de Forza Italia (FI), parti fondé par Silvio Berlusconi lui-même. Une entrevue entre ce dernier et Matteo Renzi, ancien président de centre-gauche du Conseil italien, aurait d’ailleurs eu lieu durant les vacances de fin d’année, selon Adnkronos, bien que l’information soit démentie par Forza Italia.

Le président de Forza Italia aurait également demandé à ses parlementaires de procéder à des repérages parmi le Mouvement 5 Etoiles (M5S) et d’anciens du parti. Une tactique qui a rappelé à beaucoup l’opération dite «écureuil» cette manœuvre lancée par Berlusconi en 2018 pour arracher au M5S, un à un, le nombre de députés nécessaires pour renverser le gouvernement Jaune-Vert  – la coalition créée par un accord entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue après les élections générales du 4 mars 2018.

Le Cavaliere a d’ailleurs réuni l’état-major de son parti à Rome le 12 janvier, en prévision d’un sommet du centre-droit quelques jours plus tard. S’il est dépeint par son entourage comme déterminé, Silvio Berlusconi continue d’évaluer scrupuleusement ses troupes au Parlement et les grands électeurs qu’il pourrait mettre dans son escarcelle pour se faire élire.

Certains de ses fidèles, comme Gianni Letta – lui-même ancien candidat à l’élection présidentielle en 2006 –, lui auraient pourtant fait part de leurs doutes quant à ses chances de parvenir au palais du Quirinal, selon l’agence Adnkronos.

A droite, si Matteo Salvini de la Ligue est partisan d’une candidature Silvio Berlusconi, c’est avant tout pour maintenir Mario Draghi à son poste actuel. Si les tractations avec les différents partis, comme le Parti démocrate et le M5S, semblent achopper, il Capitano a insisté : «Je travaille pour une élection rapide d’un représentant du centre-droit.» Aucun président de la République italienne n’a en effet été formellement de centre-droit. Sergio Mattarella est un ancien de la Démocratie chrétienne, et Carlo Azelgio Ciampi – président de 1999 à 2006 – fut le seul locataire du Quirinal a avoir été réellement sans étiquette, bien qu’ayant participé à des gouvernements de centre-gauche.

«Je travaille confidentiellement pour un choix rapide et partagé du centre-droit. Je pense que l’alternance dans le Quirinal est une bonne chose», a encore souligné le secrétaire fédéral de la Ligue. Il a ensuite pressé chefs des partis à se rendre à une table ronde pour discuter des candidatures. 

Concernant l’hypothèse de Mario Draghi comme possible futur chef d’Etat, Matteo Salvini a estimé que la place de l’actuel président du Conseil était à son poste actuel : «Je pense qu’il devrait continuer et faire ce qu’il fait, il ne peut pas abandonner le travail en cours.» «Si j’étais Draghi, je serais plus préoccupé par le prix de l’énergie que par le Quirinal. J’espère que le gouvernement donnera cette réponse avant l’élection du président de la République. Nous avons besoin d’un écart budgétaire de 30 milliards, pas d’un décret de 3 milliards», a poursuivi Matteo Salvini.

Lors du sommet du centre-droit qui s’est tenu le 14 janvier, les formations politiques telles que la Ligue et Fratelli d’Italia ont d’ailleurs confirmé leur soutien à Silvio Berlusconi et, en conséquence, proposé sa candidature. Dans une déclaration commune citée par La Repubblica, elles ont ainsi «convenu que M. [Silvio] Berlusconi est la personne idéale pour exercer la haute fonction en cette période difficile, avec l’autorité et l’expérience que le pays mérite et que les Italiens attendent. Ils lui demandent donc de lever la réserve qu’il a maintenue jusqu’à présent».

«Les forces politiques de centre-droit s’efforceront de trouver la plus large convergence au sein du Parlement et demanderont également aux présidents de la Chambre et du Sénat de prendre toutes les initiatives pour que les 1009 électeurs puissent exercer leur droit constitutionnel de vote», ajoute le texte. Du côté de la Ligue, Matteo Salvini plaide dorénavant pour que le scrutin soit le plus rapide possible : «Nous serons 210 dans la Chambre et si [Silvio] Berlusconi décide de se présenter, nous serons 210 à voter pour lui. Nous serons le parti le plus compact et le plus granitique».

Une déclaration qui a fait réagir le centre-gauche. Enrico Letta, secrétaire du Parti démocrate, a ainsi déclaré qu’il fallait «adopter une approche constructive et mettre tout le monde autour de la table pour trouver une solution commune».

Mario Draghi se veut le «grand-père au service des institutions»

Car si Mario Draghi est parfois présenté comme le favori pour la course à la présidence, les choses ne semblent pas aussi assurées au regard du rapport de forces entre les partis politiques. Si l’ancien président de la BCE et désormais président du Conseil italien s’est déclaré disponible au mois de décembre pour occuper le palais du Quirinal, il demeure néanmoins très discret sur cette question en se concentrant sur son poste actuel et la gestion de la crise sanitaire, comme l’a souligné le quotidien La Repubblica le 12 janvier. 

Celui qui s’était autoproclamé «grand-père au service des institutions» refuse dorénavant de s’exprimer publiquement sur le nom du prochain président de la République italienne malgré des demandes pressantes lors de sa dernière conférence de presse. Mario Draghi a fait valoir la nécessité de préserver l’unité nationale que son gouvernement symbolise selon lui.

Toutefois, les experts en sondages ne donnent pas Mario Draghi facilement gagnant. Dans une entrevue donnée à Adnkronos, Nicola Piepoli, président de l’institut de sondage du même nom, a notamment souligné que le président du Conseil italien avait «40% de probabilité de devenir le nouveau chef de l’Etat», soit le même pourcentage que Silvio Berlusconi.

L’hypothèse d’un second mandat de Mattarella divise le Mouvement 5 Etoiles

La troisième hypothèse pourrait être celle d’un second mandat de l’actuel président Sergio Mattarella. La pratique italienne veut cependant qu’un président de la République n’effectue jamais de second mandat ; la seule exception à la règle fut Giorgio Napolitano en 2013, qui dû entamer un second septennat de transition duquel il démissionna dès 2015, le temps que les partis politiques lui trouvent un successeur consensuel. Cependant, le principal intéressé à déjà fait savoir qu’il refusait de briguer un nouveau mandat.

C’est pourtant la proposition qui secoue le Mouvement 5 Etoiles de Giuseppe Conte. Lancée par des sénateurs du M5S, elle a été vivement rejetée par d’autres membres du parti de la Chambre basse, qui ont donné leur confiance à leur président pour déterminer le candidat que le M5S soutiendrait. Le chef de groupe Davide Crippa a toutefois déclaré que «l’assemblée du Sénat était importante», et que le nom de Sergio Mattarella était «une garantie». Quant à la possibilité d’un vote des adhérents du parti comme en 2013 et 2015, Giuseppe Conte ne semble pas vouloir reprendre cette solution, croit savoir La Repubblica, du fait qu’il pourrait remettre en question les rapports entre le M5S et les autres partis politiques, en particulier le Parti démocrate. Enrico Letta du Parti démocrate et Giuseppe Conte sont en effet tous deux opposés à une candidature du Cavaliere. Une décision contraire venant des militants M5S pourrait mettre à mal l’entente entre les deux formations politiques qui font partie du gouvernement Draghi. Durant la réunion des groupes parlementaires du M5S, le «non» à Silvio Berlusconi a été pratiquement unanime parmi les intervenants.

La Ligue a également exprimé son scepticisme quant à cette candidature, par la voix de Riccardo Molinari, chef de groupe à la Chambre basse, cité par La Stampa : «Je dirais que c’est une hypothèse plutôt bizarre. Nous avons toujours dit que le cas de [Giorgio] Napolitano était exceptionnel. Le président Mattarella a déjà exprimé son opinion sur la question.»

La déclaration commune du centre-droit proposant finalement la candidature de Silvio Berlusconi le 14 janvier a quant à elle fait bondir Giuseppe Conte qui a dénoncé sa dimension «partisane» qui ralentirait «les négociations en cours pour parvenir à une solution et à une personnalité la plus largement partagée possible». La canddiature du Cavaliere est à ses yeux «inacceptable». «Silvio Berlusconi comme Président de la République est pour nous une option inadmissible et impraticable. Le centre-droit ne doit pas bloquer l’Italie. Il y a ici un pays qui souffre et qui attend des réponses, nous ne pouvons pas jouer sur le dos des familles et des entreprises», a-t-il tweeté.

Matteo Salvini a cependant renouvelé son invitation à discuter autour d’une table ronde : «je renouvelle et renouvellerai l’invitation à Letta, Conte et Renzi à se réunir autour d’une table […] sans mettre de veto a priori», a-t-il déclaré.

Un mode de scrutin qui fait la part belle au jeu des partis

Scrutin au suffrage indirect, l’élection présidentielle réunit un corps électoral composé des parlementaires – soit 630 députés et 315 sénateurs – auxquels s’ajoutent 58 délégués régionaux. Elle peut durer plusieurs tours, le premier étant fixé par décret au 24 janvier à 15 heures. L’élection est acquise à la majorité des deux tiers de l’assemblée aux trois premiers tours, à la majorité absolue par la suite, ce qui explique l’intérêt de l’«opération écureuil» de Silvio Berlusconi. C’est, comme l’explique le Corriere della Sera, la «chasse individuelle aux électeurs potentiels du Parlement qui devrait le conduire à dépasser le quota de 505 – une majorité absolue des électeurs – dès le quatrième vote pour le Quirinal, étant donné que les deux tiers requis dans les trois premiers sont presque impossibles»

Une telle élection, proche du scrutin que la France connaissait sous la IVe République, enferme cependant la présidence de la République italienne dans le jeu des partis comme cette nouvelle élection le montre encore. Les tractations internes, qui parfois flirtent avec l’affrontement indirect des forces politiques, offrent ainsi un terrain propice aux blocages institutionnels, comme ce fut le cas lors de la réélection par défaut de Giorgio Napolitano en 2013. Le président de la République italienne est ainsi placé au cœur des enjeux partisans.

Si le président de la République italienne est comparé au «président des chrysanthèmes» de la France sous les IIIe et IVe Républiques du fait de son absence de prérogatives réelles, Sergio Mattarella a toutefois innové dans la pratique du pouvoir. Jouant sur l’interprétation de la Constitution, le président italien avait bloqué la composition d’un gouvernement entre la Ligue et le Mouvement 5 Etoiles en 2018 qui devait compter un économiste ouvertement souverainiste : Paolo Savona. Prétextant que la Constitution dont il est le garant assurait la participation de l’Italie à la construction européenne, Sergio Mattarella estimait qu’il aurait été contraire au texte de procéder à la nomination d’un tel ministre, ouvrant une période d’incertitude que les constituants n’avaient pas prévue à l’époque et pouvant amener à une crise politique. Si cette pratique devait se pérenniser, le président de la République italienne pourrait alors bel et bien disposer d’un pouvoir de blocage sur le jeu politique italien dans les années à venir.

Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Source à l’adresse RT France